Zahra a toujours eu douze ans. Même après de longues années de loyaux services, nous lui avions refusé le statut même de jeune femme. Et pourtant, elle commençait à le devenir réellement. A vraie dire, je n’ai jamais connu son âge et c’est en écrivant ces lignes que je me rend compte que je n’ai jamais chercher à savoir. Aurais-je été moi aussi emporté par ce comportement de renie de sa conditions bien que je m’en suis toujours défendu ? Laissez - moi d’abord vous raconter l’histoire de cette sœur que je n’ai jamais reconnue mais qui aujourd’hui m’inspire le respect que je dois aux femmes.
L’histoire de Zahra est somme toute d’une banalité avérée dans notre société. Celle d’une cendrillon qui ne rencontra et qui ne rencontrera jamais sa fée. Histoire qui n’émeut plus grand monde du reste. Elle débute comme toujours dans un village lointain de l’Atlas. Dans une vétuste maison en terre cuite, une famille raisonnablement nombreuse – 6 frères et sœurs au total – une mère veuve, une vie dans la misère la plus totale. Mes grands parents, gens à l’abri du besoin dans la communauté du village, adoptèrent à moitié la petite Zahra. Elle devenait à leurs charges et ils déchargèrent ainsi la malheureuse mère. Un geste de bonté pas rare dans notre pays. D’autant que la petite fille devait apporter un peu de gaîté et offrir à mes grands parents le bonheur de l’éducation qu’ils avaient perdu avec l’envol du dernier des 6 rejetons pour de brillantes carrières hors du cocon familial. En échange, Zahra devenait la bonne à tout faire dans le foyer. Une forme de pension qu’elle devait à ses hôtes.
C’est lorsque mes grands parents déménagèrent à Casablanca, emportant Zahra dans leurs valises, que je fis réellement sa connaissance. À son arrivée, nous devions avoir le même âge, mais ni la même vie, ni le même avenir. Lorsque je m’instruisais tout au long de la semaine à l’école primaire française, le quotidien de Zahra était tout autre. Après un réveil pénible aux aurores, elle se levait pour vaquer à ses besognes ingrates : ranger les pièces de l’appartement, nettoyer tous les jours les biens familiaux, cuisiner une fois, deux fois, trois fois… et répéter inlassablement ces gestes jusqu’à une heure tardive de la nuit pour voir tout ceci reprendre le lendemain matin. Certes, mon grand père, homme sage et instruit, donner une fois par jour la petite leçon d’éducation. Mais sait-elle pour autant lire et écrire aujourd’hui ? Toujours est il qu’à mes yeux, cette gamine ne bénéficiait pas du même « luxe » de vie que moi bien que nous partagions la même famille. A cela s’ajoute le manque de sortie, l’absence de contact avec les jeunes de son âge, quelques remontrances musclées de la part de mon oncle…
Pourtant, pourtant, cette jeune fille dégageait un air vif et malicieux. Son sourire, toujours collé aux lèvres, dévoilait ses dents d’une blancheur qui contrastait superbement avec sa peau noire. Une beauté brute et naturelle, qui au fur et à mesure qu’elle grandissait, devenait celle d’une femme désirable mais condamnée par sa condition. Zahra avait même appris aux côtés des francophones de la famille la langue de Camus mieux que beaucoup d’élèves qu’elle croisait et enviait dans les rues de son quartier en ramenant le pain du ferrane traditionnel.
La vie de Zahra ne nécessite pas plus de descriptions sinon un roman tout entier. Il est de fait que la plupart des Marocains connaissent parfaitement cette histoire, et c’est justement le fait que cela se passe dans l’indifférence la plus totale qui m’a frustré et continue à me frustrer. Certes la vie est ainsi faite que nous ne pouvons tous prétendre à une vie rose, qu’il y aura toujours des maîtres et serviteurs, des malheureux et des plus malheureux… Certes, Zahra était beaucoup mieux chez nous qu’ailleurs, argument préféré de ma grand mère quand petit je lui demandait pourquoi ne rejoignait elle pas sa mère, ses frères et sœurs… Certes, elle dormait sous un toit et mangeait à sa faim ce qui avait toujours été démentit par son poids plume… Certes elle permettait à beaucoup dans ma famille le luxe d’une paresse quelques fois déraisonnable… et parce que ce type d’arguments qui la condamnée est sans fin qu’il n’a jamais été question de s’interdire un « bien » ou un « service » à portée de porte monnaie. La conscience ou la morale sociale n’a qu’à s’y faire ; et elle le fait plus que nécessaire chez nous.
Le plus malheureux dans cette histoire, est qu’effectivement Zahra n’était pas à plaindre. On compte aujourd’hui plus des milliers de bonnes à tout faire mineures, dont beaucoup vivent dans des conditions souvent inhumaines, privées d’éducation, de soins élémentaires, de cadre affectif, souvent soumises à persécutions sexuelles et morales…les statistiques m’écoeurent et bien que j’en ai trouvé masse de différentes études savantes tentant de faire le point de la situation, elles ne méritent pas que je les cite. Parce qu’une seule Zahra est de trop. Son histoire et sa vie, ici vaguement narré de façon bâclée, mérite en effet un livre, que la plume d’un brillant dramaturge y épuise quelques cartouches d’encre. Ou mieux encore, que Zahra nous la raconte elle même. Mais lui a t on simplement offert le moyen de le faire ?
Merci et Pardon.
A Zahra.











