S’il y a un débat politique qui anime une partie de la classe politique dite de gauche au Maroc c’est bien celui d’une transhumance bien particulière. Celle qui a mené des figures de l’opposition historique au roi Hassan II à leur intégration de la machine makhzénienne. Si aujourd’hui tout le monde se pose la question des motivations et des mécanismes de ces transhumances, peu de réponses, outre des hypothèses souvent farfelues et banales, n’ont pu apporter de réconfort à ceux qui persistent à mener le combat pour l’Etat de droit et la démocratie effective au Maroc et tout le tralala. Bien sur, bien des spécialistes (dont j’ignore encore la nature de leurs compétences) seraient plus aptes à élucider ce mystère, mais je tente ici d’apporter mon analyse de la chose.
Pour soutenir cette analyse, il nous faut des profils correspondants à la courte description introduite. Et il y en a des masses ! Leur retournement de veste est plus ou moins flagrant. L’écart entre leurs convictions d’antan et leurs actions actuelles est plus ou moins grand. Mais leur nombre justifie la problématique. Anciens militants des droits de l’Homme, prisonniers politiques, opposants acharnés, ils sont aujourd’hui des sortes de gardiens du pouvoir absolu et en prennent la défense de manière étonnante. Ainsi, Khalid Naciri, fondateur de l’Association Marocaine des Droits de l’Homme pour ne citer que lui, a démontré cet été toute l’étendue de son dévouement à la cause makhzénienne. L’actuel ministre de la communication et porte-parole du gouvernement enchaîne les sorties médiatiques pour légitimer la censure qui frappe la presse marocaine ces derniers mois. Après le désormais célèbre « le Maroc est un îlot de démocratie et de liberté d’expression » et son plaidoyer contre les « nihilistes » marocains, le ministre s’acharne littéralement sur les journalistes marocains en multipliant les procès et la justification des condamnations pour atteinte à la personne sacrée du roi. Alors comment en est-il arrivé là ? Qu’est ce qui explique qu’un homme ayant combattu toute sa vie pour l’Etat de droit tient un discours aujourd’hui qui hérisse les poils de tous les défenseurs des libertés au Maroc ?
La première explication qui vient à l’esprit lorsque l’on tente de « pardonner » ce type de virage politique est de dire qu’il est souvent habile pour combattre un système de le faire de l’intérieur. Reste qu’au Maroc, les choses ne sont pas les mêmes qu’ailleurs. Un défenseur de la liberté est beaucoup plus efficace lorsqu’il se trouve en dehors du système que lorsqu’il en fait partie. Pour une simple raison : un homme politique marocain est ministre ou haut fonctionnaire par la seule volonté du pouvoir suprême et non celle du peuple comme ce serait le cas dans une démocratie. Pour rappel, le PPS, dont Khaled Naciri est membre du bureau politique, est arrivé 7ème aux dernières élections législatives de 2007 qui l’ont mené au gouvernement dirigé par la droite ! Comment dans ces conditions, continuer à défendre les intérêts d’un groupe auquel on ne doit rien ? Si il y a bien une personne que Naciri doit remercier c’est bien le Roi et sa clique. On comprend mieux pourquoi il est amené à paraître plus royaliste que le Roi.
Car il ne faut pas s’y méprendre. Il s’agit bien de paraître et non d’être réellement. M. El Youssoufi, ancien prisonnier politique et farouche opposant est passé par la fonction de premier ministre –fait que la gauche continue infatigablement à analyser le bien fondé. Or durant cette carrière à la « plus haute fonction politique » de l’Etat, beaucoup jugent que El Youssoufi a mené une politique franchement de droite qui visait à se faire gratifier par la cour à la plus grande surprise de ceux là même qui la composent, se dit il. Mais une fois devant la base militante, comme pour son confrère Naciri, il change radicalement de discours par rapport à l’officiel. Le double discours, très réputé chez les politiciens de tout genre, atteint là son paroxysme. Un homme réputé de gauche et défenseur des valeurs de liberté telles que reconnues universellement peut sacrifier son éthique pour plaire aux puissants le matin, et y revenir le soir pour calmer ses bases. Le métier de politicien requiert bien des pirouettes et acrobaties.
Continuons à défricher les hypothèses. La suite logique voudrait que l’on évoque l’appât du gain et du pouvoir. En effet, qui peut se prévaloir d’avoir donné toute sa vie pour une cause sans penser un jour pouvoir bénéficier d’un retour d’ascenseur. On finit tôt ou tard par tromper sa cause quand on lui a été trop fidèle ! Pire, pourrait-on penser que tout politicien qui s’oppose au pouvoir cherche quelque part de l’intérêt personnel dès le départ même par la contestation ? Cette version est beaucoup trop plausible et malheureuse pour que l’on s’y attarde. Je passerai donc à la suite du raisonnement.
N’ayant toujours pas trouvé la cause exacte qui expliquerait notre phénomène, poussons ledit raisonnement encore plus loin. On ne peut pas passer à côté de l’explication la plus rationnelle selon moi : la frustration de l’opposition. Au Maroc, en effet, toute action militante est vite assommée par la frustration profonde de ses acteurs face à la machine makhzénienne. Cette frustration même qui inhibe la prise de position et l’action d’une grande partie de la population dans les affaires publiques. A un homme qui a dédié sa vie à une cause perdue d’avance, on ne peut refuser quelques sortes de récompenses en fin de carrière. Ainsi, nos valeureux éléphants militants se retrouvent serviteurs de leurs gourous d’antan. Cette frustration peut aussi prendre la forme d’une vengeance diabolique. L’intéressé, découragé par une société qui n’a pas su le suivre, ou une élite qui n’a pas voulu le soutenir, se retournerait contre elle par simple vengeance. Une forme d’impuissance qui en dit long. Ces ministres de pacotille deviennent alors les tyrans même de leurs jeunesses et sapent leurs propres ambitions passées par dégoût.
Enfin, comment ne pas reprocher à ces politiciens ce que l’on reproche communément à tout homme de pouvoir ? En plus de toutes les hypothèses énoncées plus haut, il en demeure une qui fait figure d’axiome : ces hommes et ces femmes ont totalement perdu le contact avec la réalité marocaine. Cette élite intellectuelle qui pouvait se vanter de représenter le peuple, n’en garde aujourd’hui qu’une vague et lointaine idée réaliste. Aussi lointaine que l’époque où elle se faisait son avocat. Comment sans cela expliquer les propos de Naciri ou encore les analyses de Ahmed Lahlimi sur la classe moyenne au Maroc, quand on sait que ce dernier a été un des piliers de UNEM et de l’USFP du temps de la « grande gauche » marocaine? Le fait est que le pouvoir réel a su noyer ces personnes dans un protocole pompeux et mouvant dont il est difficile de se sortir. Avoir la grosse tête est un péché auquel tout le monde peut céder; mais pour nos militants gauchistes repentis cela prend la valeur de trahison. Trahison des valeurs justement qu’ils ont défendues, des martyrs qui les ont accompagnés, du peuple qui a cru en eux !
Peut être qu’un jour un sociologue ou un psychologue ou je ne sais quel autre « ogue » se penchera sur la question et nous donnera des réponses un peu moins intuitives que les miennes. Ceci dit, je ne cherche ici ni à mettre tout le monde dans le même sac, ni a jeter la pierre sur ces hommes politiques, mais seulement à montrer que nous ne sommes pas dupes ! Nous avons cru en vous, vous avez fait ce qui était en votre pouvoir et nous vous en remercions. Mais de grâce, ne mettez pas les battons dans les roues de vos successeurs qui à leur tour tentent de poursuivre la marche du Maroc vers la démocratie et l’Etat de droit.
One Response
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Ton analyse est juste, beaucoup de défenseurs historiques de la démocratie ont déçu par leur bilan, et peu ont eu le courage de se retirer du pouvoir plutôt que de trahir leur idéal et leur militantisme.
Néanmoins, l’histoire ne se répète pas systématiquement, et nous avons toutes les raisons d’espérer que la nouvelle génération montante de militants véritablement démocrates saura tirer les leçons des erreurs de leurs ainés et réaliser un meilleur travail.