Après petite réflexion, la question que nous avons posée [suite à un petit débat entre amis] sur la différence entre la générosité et la solidarité s’il y en a une et le cas particulier du Maroc nécessite un peu de recul pour y répondre et quelques éclairages extérieurs.
Comme tout fainéant moderne entamant sa recherche, je vous recrache texto les premiers liens qui apparaissent lorsqu’on « googlise » les deux mots. Attachez vos ceintures c’est parti:
Solidarité: “La solidarité est un lien d’engagement et de dépendance réciproques entre des personnes ainsi tenues à l’endroit des autres, généralement des membres d’un même groupe liés par une communauté de destin (famille, village, profession, entreprise, nation, et.)”. Définition dictionnaire Wikipédia.
Générosité: “La générosité est un dévouement aux intérêts des autres, qui porte à leur sacrifier ses avantages personnels. En général, au moment où l’on relâche ses droits en faveur de quelqu’un, et qu’on lui donne plus qu’il ne peut exiger, on devient généreux. La nature, en produisant l’homme au milieu de ses semblables, lui a prescrit des devoirs à remplir envers eux.” Voltaire, Dictionnaire philosophique.
A première vue je ne vois pas clairement la nuance bien que l’on sente dans ces deux définitions les niveaux différents aux quels s’appliquent l’une et l’autre notion. La solidarité serait donc un “lien d’engagement” de personnes membres d’une communauté de destin alors que la générosité serait elle un dévouement d’une personne à une autre.
André Comte-Sponville, philosophe français moderne reconnu, apporte un éclairage intéressant: « Etre généreux, c’est prendre en compte les intérêts de l’autre, quand bien même on ne les partage aucunement. (..) Etre solidaire, à l’inverse, c’est prendre en compte les intérêts de l’autre, parce qu’on partage ces intérêts : vous ne lui faites du bien que parce que cela vous en fait aussi (..). La générosité est désintéressée ; la solidarité ne saurait l’être (c’est une convergence d’intérêts). La générosité est le contraire de l’égoïsme. La solidarité serait plutôt sa régulation socialement efficace : être solidaire, c’est être égoïste ensemble et intelligemment plutôt que bêtement et les uns contre les autres. C’est pourquoi la générosité, moralement est plus admirable. Et la solidarité, socialement, beaucoup plus efficace. »
Lorsque nous y regardons de plus près, nous pouvons même avancer que la générosité est un don désintéressé qui peut malheureusement brusquement dévier vers de l’assistanat alors que la solidarité vise tout de même un retour d’une forme ou d’une autre.
C’est en cela que les politiques usent aisément du terme de solidarité et non de générosité pour qualifier la pratique de l’Etat d’une redistribution coercive des revenus et des richesses en évoquant notamment le « devoir de solidarité » entre membres d’une même société. Quant à la générosité, elle est beaucoup plus liée au geste de charité en tout genre que cela soit fait par une personne, une association ou une organisation… pour pallier à un manque souvent matériel mais aussi financier et psychologique ponctuel. Cela entraine une dérive de langage dont on abuse largement. Le Téléthon ou la campagne dite de solidarité avec les victimes du tsunami asiatique sont en réalité des appels à la générosité de la population bien qu’elle soit présentée sous l’étendard de la solidarité des hommes.
Pour moi, je vois que dans une société les deux formes d’aide ou d’entraide -c’est selon justement- sont nécessaires et indispensables à sa bonne santé et à sa pérennité. Une société qui concentre ses richesses en omettant le devoir de solidarité est une société profondément individualiste dans le sens stricte qu’elle ne met en place aucun plan de redistribution et de développement commun. Et c’est là que le bas blesse dans notre pays.
Si le Maroc bénéficie d’une générosité de sa population peut être inégalable dans le sens que les valeurs de la famille, du clan et de la tribu sont très puissantes celle de la solidarité n’existe pas. Donner à quelqu’un qui ne partage avec nous que le fait d’être marocain est difficile. C’est ce même système qui en France, tout en montrant ces limites et ces défaillances, fait que l’on aide une personne vivant sur le sol français (qu’elle soit française ou pas) parce que un intérêt commun est en jeu. Celui de vivre en harmonie sociale sur un territoire. Cette notion d’intérêt commun qui pousserait les marocains à mettre en place un système venant en aide aux enfants de la rue, aux bonnes maltraités, aux vieillards abandonnés, aux handicapés, aux villages qui meurent de froid ou aux fellahas qui n’ont pas accès à l’eau… n’existe pas pour ainsi dire. Or le développement d’une civilisation ne se mesure pas à son taux de croissance ou l’avancement de son processus de démocratisation mais à sa capacité à prendre en main les laissés pour compte. Même des puissances comme les Etats-Unis s’en rendent compte petit à petit aujourd’hui bien que le nouveau système de santé américain a eut du mal à voir le jour. Un jour ou l’autre, nos sociétés doivent converger vers des pratiques solidaires.
Cette mission est clairement du ressort de l’Etat et non de la population en ce qui concerne son lancement et son encadrement. C’est l’Etat qui en effet est en mesure de mettre en place des politiques de solidarité nationale. Et il ne le fait pas. Encore une fois, si le Maroc a fait d’énormes progrès sur bien des domaines ces dernières années –j’ai l’impression qu’on est devenu obligé de dire cette phrase pour ne pas se faire lyncher!!- l’état du social, très souvent lié aux axes de solidarité et de redistribution des richesses, est très en recul. Certes, les associations, quelques ONG, l’INDH (Initiative Nationale pour le Développement Humain) et quelques autres initiatives royales occupent ce terrain. Les associations et la société civile en général travaillent très bien fort heureusement au risque souvent de faire la récupération politique que l’on sait mais cela est un autre débat! Mais elles se font souvent doubler par les innombrables initiatives royales comme l’INDH, la fondation Mohammed V, Mohammed VI, Hassan II, Lalla Meryem… qui sont des initiatives louables mais qui prennent souvent la forme d’une générosité perverse qui tend à faire passer le Roi comme le sultan féodale généreux. Or ce n’est pas son rôle. Et ce n’est pas le sujet encore une fois! Ces fondations meublent la vie économique en se heurtant aux autres acteurs sociaux même étatique.
L’exemple est cher aux quelques camardes socialistes progressistes de l’USFP – si, si ils existent !! - mais il est plus qu’illustrateur de ce développement à deux vitesses : le budget de l’INDH, de loin le plus important des organisations sociales, s’élève à 10 milliards de Dhs sur 5 ans alors que le TGV, ce cher TGV nous en coûte … 20 milliards!!! Notre premier ministre affirme : « l’INDH vise à lutter contre les différentes formes de pauvreté, d’exclusion sociale et d’enclavement, et entend répondre aux premières nécessités des habitants des zones marginalisées ». Très bien. Et ensuite ? Quelle est la stratégie visée à long terme ? Qui décide des projets ? Comment crée-t-on de la richesse en en distribuant par ce biais ? Quelle est la solvabilité économique d’une telle action dans les comptes de l’Etat ? Je crains trop souvent qu’elle remplisse plus le rôle d’agent de communication et de négociations des bienfaiteurs et donateurs nés plutôt que d’établir un véritable socle à la justice sociale. L’été prochain, on fera le bilan de cette Initiative. Je dis on mais j’ai plutôt envie de dire « ils ». Ceux qui ont en eurent la responsabilité durant ces 5 dernières années. Et permettez moi cette remarque : quand je fais le bilan d’un de mes projets à mes supérieurs, je suis souvent tenté de leur montrer que je l’ai bien fait, mieux même qu’ils ne l’espéraient, et souvent sans que cela soit vrai. Mais ce n’est peu être que moi ! Je pense un peu trop à garder ma place. C’est humain…
C’était le quart d’heure coup de gueule. Merci de l’avoir supporter. Passons.
Aujourd’hui, nous vivons dans une société qui fort malheureusement se voile la face derrière des mythes qui ne trouvent plus leurs raisons d’être. Notre société change et ses valeurs avec. Le poète Amaoui ne s’y trompait pas
“قوم إذا استنبح الأضياف كلبهُم
قالوا لأمهم بولي على النار”
La beauté du célèbre vers parle d’elle même. On veut bien passer pour le plus beau pays du monde à la générosité et à l’accueil légendaire, mais mes visites régulières au Maroc urbain révèlent un égoïsme et un manque de solidarité avec son prochain qui n’a rien à envier à l’image que l’on veut se donner de la société occidentale. En fait, nous nous réfugions derrière notre désormais célèbre hypocrisie en diabolisant ce qui se fait outre méditerranée.
PS : Il y a un volet important du sujet que j’ai omis d’évoquer ici : celui de l’islam qui traite largement du sujet mais dont je ne maitrise malheureusement pas les idées. Mais le sujet serait intéressant à débattre sous cet angle pour comprendre ce que la société marocaine nous cache…
One Response
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Belle et puissante analyse, ça fait du bien pour se remettre les idées en place !
Oui, le paramètre de la culture islamique détermine beaucoup de choses dans notre générosité sans réelle solidarité, paradoxalement et bizarrement…
Il fallait en tous cas poser sereinement la question de l’effet d’émulation réelle des fondations royales, sur l’argent des tiroirs qui n’est toujours pas mis au service des terroirs, comme dit Mjid, patron de fondation privée…